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ACTES DE NAISSANCE : À AGBANGNIZOUN, DES ENFANTS GRANDISSENT ENCORE SANS IDENTITÉ

il y a 3 heures
6 min de lecture

Dans les arrondissements de Sinwé, Zoungoudo, Kinta et Kpota, des enfants nés en dehors des maternités se retrouvent privés d’acte de naissance. Pour leurs parents, souvent peu instruits et peu familiers avec les démarches numériques, l’accès à ce précieux document s’apparente à un véritable parcours du combattant.

À cinq ans, Carine devrait déjà connaître les bancs de l’école, apprendre à lire, jouer avec ses camarades et rêver de son avenir. Mais pour l’instant, son quotidien reste suspendu à un document administratif : son acte de naissance.

La fillette est née en dehors d'une maternité. Ses parents ne disposent donc pas d'un acte de déclaration de naissance permettant d'établir facilement son acte de naissance. Une situation qui la prive aujourd'hui de l'accès normal à l'école.

Son père, Georges SAKALIE, habitant de l'arrondissement de Zoungoudo, raconte les difficultés rencontrées dans ses démarches. À plusieurs reprises, il s'est rapproché des services compétents pour tenter de régulariser la situation de sa fille. Mais entre les différentes étapes administratives et les difficultés liées à l'utilisation des outils numériques, il dit avoir du mal à s'y retrouver.

« Ma fille a déjà cinq ans et jusqu'à présent elle ne peut pas commencer normalement l'école. C'est une situation qui me fait beaucoup de peine. Elle n’est pas née à l’hôpital. Je me suis déplacé pour chercher une solution, mais je ne comprends pas toujours ce qu'on me demande de faire. On me parle de démarches en ligne, de récépissé, de documents… Moi, je ne maîtrise pas l'informatique. Je veux seulement que ma fille ait son acte de naissance et qu'elle puisse aller à l'école comme les autres enfants. » a-t-il confié

Pour cet homme, le problème n'est pourtant pas un manque de volonté. C'est surtout la complexité de la procédure qui semble le dépasser. Comme lui, plusieurs parents dans les zones rurales d'Agbangnizoun se retrouvent confrontés à une administration de plus en plus dématérialisée, alors qu'ils ne maîtrisent ni l'informatique ni les procédures en ligne.

UN DOCUMENT QUI CONDITIONNE TOUT UN AVENIR

À Sinwé, le cas de Lambert WANTOFIO illustre également cette réalité. Son garçon approche désormais de six ans et ne dispose toujours pas d'acte de naissance.

Le problème est notamment lié à l'absence d'enrôlement permettant d'obtenir le récépissé RAVIP nécessaire à la régularisation de la situation. Pour le père, le temps passe et l'inquiétude grandit.

L'enfant atteint progressivement l'âge où l'école devient une nécessité, mais son dossier administratif reste incomplet. A la vue de notre équipe, il se confie.

« Mon garçon va bientôt avoir six ans et jusqu'à présent il n'a pas encore son acte de naissance. C'est vraiment une inquiétude pour moi. Je ne veux pas que mon enfant commence sa vie avec ce genre de problème. Nous avons essayé de faire les démarches, mais sans le récépissé RAVIP, nous sommes bloqués. Je ne sais plus exactement vers qui me tourner.  Chaque fois que je vois les enfants partir à l'école le matin, je pense à mon fils. Lui aussi devrait être parmi eux. Ce n'est pas parce que nous sommes pauvres ou que nous vivons au village qu'il doit être privé de ce droit. »

 »

Derrière ces démarches administratives se cache donc une réalité profondément humaine : des enfants qui grandissent, mais dont l'existence administrative reste fragile.

Or, sans document d'état civil, les conséquences peuvent dépasser largement l'inscription à l'école. L'absence d'identité juridique peut compliquer, à différents moments de la vie, l'accès à certains services et la constitution de dossiers administratifs.

À KPOTA, UN PÈRE ÉGALEMENT BLOQUÉ

À Ahouakanmè, dans l'arrondissement de Kpota, Antoine GOUGAN connaît lui aussi cette situation.

Son parcours est d'autant plus complexe qu'il a vécu pendant un certain temps au Nigéria. De retour au Bénin, il ne dispose pas lui-même de récépissé RAVIP. Son enfant se retrouve également confronté à des difficultés similaires.

Les tentatives d'enrôlement n'ont pas encore permis de débloquer complètement la situation.

Mais le problème ne s'arrête pas à son enfant. L'absence de récépissé RAVIP constitue également un obstacle pour Antoine GOUGAN dans son propre parcours. Il souhaite notamment poursuivre sa formation en couture, mais certaines démarches restent difficiles sans les documents administratifs nécessaires.

« Depuis 2014 je suis allé à Iwoyé pour y habiter. Mon fils est né là dans des conditions difficiles. J'ai vécu au Nigéria pendant un moment et, à mon retour, je me suis retrouvé confronté à beaucoup de difficultés pour régulariser ma situation. Je n'ai pas encore mon récépissé RAVIP et mon enfant est également dans la même situation. Nous avons essayé de nous faire enrôler, mais jusqu'à présent nous n'avons pas trouvé de solution. ». Il ajoute,

« Moi-même, je veux apprendre la couture pour pouvoir travailler et prendre soin de ma famille. Mais quand on me demande certains documents, je suis bloqué. J'ai parfois l'impression que je veux avancer, mais qu'un document me ramène toujours en arrière. »

À travers son histoire, c'est une autre dimension du problème qui apparaît : lorsque l'identité administrative n'est pas régularisée, ce sont parfois plusieurs projets de vie qui se retrouvent bloqués.

À KINTA, LE MÊME SCÉNARIO SE RÉPÈTE

À Kinta, AGBESSI Nestor est lui aussi confronté à des difficultés liées à l'état civil.

Son cas vient s'ajouter à ceux de plusieurs familles rencontrées dans différentes localités de la commune. Des situations différentes dans leur parcours, mais qui se rejoignent sur un point : l'accès aux documents d'identité reste difficile pour certaines populations vivant loin des centres administratifs et peu familiarisées avec les démarches numériques.

« Nous entendons parler de la dématérialisation et des services en ligne, mais dans nos villages, ce n'est pas toujours facile. La connexion internet ici n’est du tout fluide. Tout le monde n'a pas un téléphone adapté, une connexion internet ou les connaissances nécessaires pour faire les démarches. Quand on se déplace, on ne sait pas toujours exactement quel service peut régler notre problème. », puis il complète

« Ce que nous souhaitons, c'est que les agents viennent aussi vers nous. Si une équipe pouvait venir régulièrement dans les villages pour enrôler les personnes et aider les parents à régulariser les actes de naissance de leurs enfants, cela nous soulagerait beaucoup. »

Le phénomène est particulièrement préoccupant lorsque les familles vivent dans des villages reculés où la connexion internet est difficile, où les moyens de déplacement sont limités et où les parents disposent de peu d'informations sur les procédures à suivre.

LA DÉMATÉRIALISATION, UNE AVANCÉE QUI DOIT AUSSI ATTEINDRE LES VILLAGES

La modernisation des services d'état civil et la dématérialisation des procédures constituent des avancées importantes. Mais pour les populations rurales qui ne disposent pas d'une connexion internet stable ou qui ne maîtrisent pas les outils numériques, cette transformation peut aussi devenir une source de difficultés.

Dans les villages de Sinwé, Zoungoudo, Kinta et Kpota, certains parents ne demandent pas forcément une procédure particulière. Ils demandent surtout à être accompagnés et orientés.

Car derrière chaque dossier incomplet, il y a un enfant.

Un enfant qui attend de pouvoir aller à l'école.

Un parent qui multiplie les déplacements sans toujours savoir vers quel service se tourner.

Une famille qui ne comprend pas toujours les étapes à suivre.

Et parfois, plusieurs années qui passent.

Le drame est précisément là : pendant que les dossiers restent bloqués, l'enfance, elle, ne s'arrête pas.

DES SOLUTIONS DE PROXIMITÉ POUR NE LAISSER PERSONNE DE CÔTÉ

Face à cette situation, plusieurs pistes pourraient être envisagées pour rapprocher davantage les services d'état civil des populations.

L'une des solutions pourrait consister à organiser, par exemple chaque trimestre ou chaque semestre, des séances d'enrôlement et de régularisation dans les villages reculés de la commune.

Des équipes mobiles de l'Agence Nationale d'Identification des Personnes (ANIP), accompagnées au besoin des services communaux et des relais locaux, pourraient se rendre directement dans les localités concernées.

Une telle démarche permettrait notamment de :

- rapprocher les services d'identification des populations rurales

- identifier les enfants sans acte de naissance ;

- accompagner les parents qui ne maîtrisent pas l'outil informatique ;

- expliquer clairement les différentes étapes de la procédure ;

- faciliter l'enrôlement des personnes qui ne disposent pas encore de récépissé RAVIP ;

- éviter aux familles des déplacements répétés vers les centres administratifs ;

- sensibiliser les populations sur l'importance de déclarer les naissances dans les délaisse.

Les écoles, les chefs de village, les responsables d'arrondissement, les associations de jeunes et les organisations de défense des droits de l'enfant pourraient également être associés à ces opérations afin d'identifier les cas les plus urgents.

CAR DERRIÈRE UN ACTE DE NAISSANCE, IL Y A UNE VIE

Leurs histoires sont différentes, mais leur attente est la même : être reconnus, accompagnés et disposer enfin des documents qui attestent officiellement de leur existence.

À l'heure où les services publics se modernisent et se dématérialisent, le défi est désormais de veiller à ce que cette modernisation ne crée pas une nouvelle distance entre l'administration et les populations les plus éloignées du numérique.

Parce qu'un enfant ne devrait jamais voir son avenir scolaire compromis simplement parce qu'il est né loin d'une maternité.

Et parce qu'un acte de naissance n'est pas qu'un morceau de papier. C'est le premier document qui dit officiellement au monde : cet enfant existe.

Georges veut voir Carine aller à l'école. Lambert veut éviter que son fils prenne davantage de retard. Antoine veut pouvoir se former et régulariser sa situation. À Kinta, Nestor demande lui aussi que l'administration se rapproche des populations. Tous disent finalement la même chose : ils ne demandent pas de privilège, seulement la possibilité d'exister pleinement aux yeux de l'administration.

Rodrigue Finagnon AYAYEVO

 

 

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